Trans Internet-Zeitschrift für Kulturwissenschaften 15. Nr. August 2004
 

2.5. Societies and Cultures as Polylogues
HerausgeberIn | Editor | Éditeur: Arne Haselbach (Wiener Denk-Werkstatt / Vienna Thinktank, Vienna)

Buch: Das Verbindende der Kulturen | Book: The Unifying Aspects of Cultures | Livre: Les points communs des cultures


Processus d'individuation, représentation des rôles et polylogues

France Govaerts (Docteur d'Etat, Sorbonne)

 

Abstract

In this statement, I wish to introduce a representation of social roles as interactive and proactive processes with regard to the social individuation process and its acceleration in our type of culture.

I am not presenting a historical review of old and new processes and their conceptualization in sociology. For the present considerations on the changing processes of social interaction in interindividual communications, my objective is to describe how they occur in both dialogues and polylogues and why the latter seems more valuable as a language instrument for encompassing the dialectic process of uniqueness vs. multiplicity and to highlight its relation to social integration into societies and sociocultural multiple bonds.

This dialectic is regarded as a core phenomenon of what is meaningful for the representation of social exchanges through interactive roles, especially in " pluri-actor situations of polylogues" (Haselbach, 2000).

By trying to represent the ongoing interaction on the basis of the dialectic uniqueness vs. multiplicity of human communication experiences, my statement (written in French, see below) reaches the conclusion that changing representations of new social roles do value multiple choice opportunities. It has an impact on what is called "crisis of values"and "crisis of meanings". It also shows how difficult social roles' management has become, already resulting in a proliferation of new laws. We may observe at the same time heavy trends towards symmetric places in family life and in political issues and asymmetric reinforcement in management.

 

Les rôles, une traduction en actes de représentations assurant la réalisation du lien social donnant un sens aux situations vécues

Les rôles sociaux et familiaux, tout comme les rôles économiques et politiques, se définissent comme projets d'actions modifiables. Exercés par des individus en leur nom propre ou bien comme représentants d'une collectivité ou d'une communauté, ils traduisent en actes des représentations de ce qui pourrait éventuellement ou devrait être fait pour assurer la réalisation d'un lien social entre acteurs dans des situations relativement déterminées ou aléatoires. Ce lien leur donne un sens spécifique. Ce sens émerge avec plus ou moins d'acuité dans la conscience de soi et des autres. Faute d'être perçu par un assez grand nombre d'acteurs, il devient inopérant et l'efficacité du dialogue s'en ressent en même temps que les rôles des interlocuteurs en action. De fait, la reconnaissance du sens que revêtent les moteurs, les ressources et les moyens de l'action est essentielle. Pour être mis en oeuvre dans des échanges d'expériences, vécues peu ou prou sur la toile de fond de rôles, le sens des constituants socioculturels de la pensée et de l'action doit être saisi. Ce sens s'acquiert au fur et à mesure des expériences discursives et cognitives. Ce sens -- qui est celui du lien social -- s'inscrit par répétitions réfléchies ou par automatismes dans les actes langagiers. En même temps que l'apprentissage de la langue maternelle, nombre de représentations collectives se forgent individuellement dans les récepteurs cérébraux. Elles y sont véhiculées par les expériences de leur expression dans les dialogues non seulement en prenant et en donnant la parole, mais aussi en exerçant des responsabilités qui accompagnent les rôles dans les stratégies des échanges sur l'échiquier des jeux sociaux. Leurs aspects culturels, politiques et économiques ou éthiques s'estompent dans le vécu unique de l'existentiel si variable et diversifié.

L'interactivité existentielle des rôles

Engagement et capacité, -- par rapport aux moyens d'action pour accéder aux ressources et valeurs d'un système social, font vivre et reconduisent pour chacun, de façon différenciée, un consensus sur le sens de ses rôles. Ce processus tout en contribuant à programmer les facultés cognitives de ceux et celles qui les exercent ou les assument, façonne leur expérience de vie selon les variations de l'interactivité existentielle, quitte à remettre en question les places symétriques ou asymétriques de l'ordonnancement social.

Le processus d'individuation: programmer et gérer ses rôles

Programmer, gérer et mettre en oeuvre ses rôles, chacun y aspire en vue d'une certaine production ou d'une affirmation de l'identité active. Ainsi se construit de façon toujours plus diversifiée la multiplicité des liens sociaux porteurs de cette identité variable pour chacun.. Si l'on tient pour vrai le principe d'une interactivité de leurs réseaux, ne pourrait-on dire que tel est l'enjeu le plus actuel des comportements? Ne serait-ce pas celui qui se trouvera connu comme tel dans toute société démocratique formant un état de droit où que ce soit dans le monde?

En revanche, se soumettre et exécuter des rôles impartis sans discussion ni choix, que ce soit au niveau communautaire ou sociétal, telle semble à l'opposé, la caractéristique des rôles relevant d'une normativité sociale sans protection juridique de leurs responsables.

Leur interactivité est représentée sous l'angle de l'assujettissement. Dès lors, le terme rôle social perçu comme imparti aux interlocuteurs de dialogues servirait à cimenter l'inégalité existentielle des individus et groupes les plus vulnérables. Ces rôles font figure de carcans. Ils étriquent l'expérience de la participation active aux connaissances, aux engagements et aux capacités nécessaires à la vie de relations propres aux réseaux interactifs des rôles.

Qui dit vie de relations dit aussi vie de la culture, de l'économie, de la politique, de la société civile. A l'extrême, les rôles impartis sans alternative sont exsangues de sens humain et font obstacle à la réalisation de droits et de besoins essentiels. Les compétences psychosociales nécessaires pour faire des choix éclairés en matière de production, consommation et circulation de ressources humaines en tout genre, dépendent de rôles ouverts à l'interactivité. Il s'agit d'une ouverture, d'une flexibilité largement couverte par des services essentiels. Ces derniers offrent des choix comportementaux pour exercer des responsabilités en fonction des représentations qu'on s'en fait.

Représentations des responsabilités et dialogues

La qualité des dialogues que suscitent ces représentations pour communiquer par des échanges interactifs dans tous les domaines est susceptible de promouvoir ou de restreindre les approches participatives que requiert l'exercice des rôles. Dans ce cadre, la qualité des dialogues se traduit en actions.

Pour que chacun soit à même de maîtriser les responsabilités de ses divers rôles au cours de l'existence, il importe, suivant cette logique, que la diversité des dialogues interindividuels traduise la multiplicité d'expériences uniques de la communication humaine.

La dialectique du multiple et de l'unique pose le problème de l'accessibilité des ressources disponibles pour favoriser des rôles interactifs et librement consentis. Ces ressources, qui en fonction de leur sélection, permettent à chacun de programmer, gérer et mettre en oeuvre rôles et responsabilités, modifient la portée et l'efficacité des dialogues.

Respecter la réalité multiple de l'interactivité et l'expérience unique de la communication vécue par le dialogue

Ceci comporte la nécessité de mesures promouvant le respect tant de la réalité multiple de l'interactivité que du caractère d'expérience unique de la communication vécue par le dialogue.

Sous ce double aspect, la notion de polylogue vient à la rescousse du dialogue pour encadrer par le respect démocratique le lien social du discours, sens spécifique de la représentation commune à la fois au dialogue et au polylogue.

Avant même qu'un polylogue émerge de réalités presque déjà dissipées d'une civilisation en transition, qui ne perçoit une certaine insuffisance du dialogue? Présenté comme instrument interactif du langage au service d'un processus d'individuation sociale qui s'accélère, la pratique du polylogue pourrait-elle favoriser l'émergence d'une civilisation à visage plus humain?

Dans la relation dialectique du langage au discours, le discours tend à imposer sa logique d'organisation. Quelle logique? Une logique d'organisation récurrente de ses référents incontournables, ne seraient-ce que les rôles qui en raison de leur interactivité sont conducteurs ou médiateurs de sens.

Hier, il y a un demi-siècle de cela, on parlait certes de normativité des rôles sociaux, non sans pour autant paraître contestataire, car on dénonçait leur caractère d'imposition alors que la majorité se les représentait comme allant de soi dans l'imaginaire de la civilisation dont les changements s'accélèrent ces temps-ci.

La réduction du sens du lien social

Aujourd'hui, au XXIe siècle, on est saisi par leur caractère interactif, d'ailleurs difficile à gérer dans sa variabilité. Nous sommes en fait en présence de comportements moins canalisés. Dans nos sociétés démocratiques, les échanges, donc l'humain dans sa diversité, bousculent les rôles figés. Leur interactivité nous paraît parfois inextricable et leurs manifestations inexplicables. Nous en percevons de moins en moins, d'entrée de jeu, le principe d'ajustement des conduites. Que ce soit dans le trafic dense de la rue ou dans les interactions langagières, rien n'est d'emblée évident.

Ce que je voudrais évoquer par ces remarques a trait aux rôles sociaux. Alors qu'ils étaient censés réguler les dialogues entre individus et groupes, -- ceci au mieux de leurs accords sur des valeurs consensuelles, donc plus ou moins communément vécues, ces rôles semblent actuellement relever de la confusion virtuelle propre à la diversité.

Est-ce à dire qui trop embrasse, mal étreint? Vivons-nous (dans) une société malade de ses communications interactives? Pas seulement une interactivité technologique dont les images débridées se rient de leurs auteurs et de leurs publics. Séductrices, elles leur offrent le sens qu'ils y recherchent pour le dissiper aussitôt que s'allonge leur défilé. Bien plus, une interactivité cognitive brouille la mémoire lorsque les souvenirs se bousculent au portail en plein dialogue. Les représentations collectives, si nettes hier, s'estompent aujourd'hui. Elles vous bouleversent sous l'effet de représentations plus novatrices qui vous prennent la parole. De surcroît, le consensus des valeurs qui préside au procès actif du dialogue, se dérobe au moment même où il se déroule, alors que s'estompent les rites d'accommodation entre interlocuteurs, les privant ainsi de leurs garde-fous. Quant aux intérêts en jeu, la concurrence les aiguisent dans l'affrontement d'échanges sans savoir-vivre adéquat. Et voici toute tracée la voie rétrécie où les interlocuteurs se choquent d'autant plus que leurs facultés cognitives sont porteuses de schématisations réductrices et de totalisations envahissantes.

Dans ces conditions -- qu'en est-il du dialogue? Lui aussi se trouve à l'étroit, au détriment du lien social fomenteur de discours.

Polyloguer: une reconstruction du lien social discursif

C'est sous l'angle d'une reconstruction du lien social discursif que je perçois cette initiative du Professeur Arne Haselbach -- qui réunit ici maints représentants de la vie académique. Il s'agira du moins de le revisiter, voire le redéfinir, et pour certains, en se ralliant au concept de polylogue, de dépasser ou élargir celui du dialogue.

On pourrait, en quelque sorte réviser à la hausse les possibilités d'adéquation de la communication humaine aux nouvelles ressources des temps qui courent. En dépassant le principe de dyade propre au dialogue? En figurant le processus incommuniqué qui intervient dans la logique binaire entre l'alternative du oui ou du non?

Sans que personne ne s'aventure à le préciser, est-ce possible d'améliorer l'efficacité apparemment plus douteuse du dialogue lorsque le discours devient un brasier conflictuel?

Ce serait trop simple de rétorquer: "Pour positiviser le dialogue, écoutez votre interlocuteur". Est-ce suffisant si l'on en perçoit chaque point de vue comme ancré dans une interactivité multiple bien que vécue sur le mode de l'unique? N'est-ce pas une raison pour se brancher sur plusieurs longueurs d'ondes avant de présenter ses points de vue? Interactivité multiple et variable. Interactivité des limitations comme des opportunités de la vie relationnelle comprise en tant que projet d'expériences réussies par plusieurs partenaires, générateurs de communication par polylogues. Un but? Une utopie? Un moyen?

Qu'est-ce à dire? Le respect des valeurs diverses en présence chaleureuse favorise un sens commun de la multiplicité reconnue. Plus probable pour le polylogue?

En adéquation avec la réalité quotidienne? Dites de préférence les réalités pour devenir constructifs plutôt que réducteurs. Si les opportunités d'options se multiplient en polyloguant, ne vaut-il pas mieux les penser en termes de conciliation et se parler avec empathie transparente que de se placer sous l'angle des affrontements brutaux à force d'exigences?

Car, c'est certain, dialogues et polylogues s'inscrivent dans des réseaux variables de rôles interactifs qui ciblent nos élans pour donner du ressort à nos croyances. Ils mettent en oeuvre des représentations qui orientent la perception des situations pour gérer la vie relationnelle. Celle-ci suscite les registres du discours et s'en nourrit. Ouverts ou fermés, librement maîtrisés ou consacrés, réalistes transfigurés ou expressionnistes figurateurs, les rôles poursuivent, à notre insu, leur voyage dans l'imaginaire de chacun en côtoyant les imaginaires collectifs.

Les dialogues les reproduisent. Qu'ils soient peintures, sculptures, modelages de représentations abouties dans les mots et les interpellations, ils rompent l'isolement de l'unique pour rassembler le trop plein des multitudes.

Plus larges que les dialogues car accordant plus de voix aux champs des interactions, les polylogues offrent au discours plus de probabilités de coordination proactive. S'ils ouvrent un angle plus vaste d'éclairages sur la problématique de la diversité multiple afin d'apporter plus de choix de réponses, ils favorisent en conséquence le respect de l'unique face à différentes options à concilier ou à réconcilier.

Ce qu'on attend des polylogues, c'est une plus grande probabilité, une meilleure fiabilité pour évaluer davantage de situations discursives. Lisez en filigrane: positiviser leur variabilité pour chaque locuteur et pour tous les partenaires. Évaluer aussi ce qui se passera si aucune démarche n'est entreprise afin d'en intégrer le sens.

Gérer le processus d'individuation sociale dans le respect pluraliste de l'unique

Or ce sens, répétons-le, c'est le respect pluraliste de l'unique dans l'émergence de l'humain. Respect de quelque chose de plus au XXIe siècle: l'accélération du processus d'individuation sociale qu'il s'agit de gérer.

C'est en travaillant le sens que des solutions pluralistes peuvent être débattues parce que conçues en polylogues. Ils savent privilégier l'écoute multiple pour se construire les repères du sens en faveur de rôles à la fois interactifs et proactifs.

La production collective du sens dans le processus d'individuation sociale

Le polylogue se travaille sans cesse, comme une entreprise qui ne se contente pas de prendre des risques mais qui entend a fortiori les contrôler au bénéfice de la diversité respectée. Contrôler en termes de complète accessibilité à tous les composants des dimensions humaines du discours. En vue de définir des capacités d'aborder les opportunités offertes par les cultures et les diversifications propres aux langages en présence.

Les polylogues sont censés promouvoir des rôles assurant aussi bien le processus de l'individuation sociale que la production collective du sens des revendications qui le suscitent.

Conjugués au passé simple, les temps du dialogue étaient ceux de la crise des valeurs. Le changement accéléré de l'actualité révèle à l'évidence la crise du sens. De sa construction novatrice, le polylogue est peut-être porteur.

Ce "peut-être" s'ajoute à l'alternative oui/non d'un univers binaire même complexe. Le premier s'autorégule autour de l'humain, le second en faveur de la technique. Ils coexistent et interagissent en réalité. De même que dialogues et polylogues. Dialectique inscrite dans la méthodologie scientifique?

© Bruxelles, novembre 2003, France Govaerts (Docteur d'Etat, Sorbonne)

2.5. Societies and Cultures as Polylogues

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For quotation purposes:
France Govaerts (Docteur d'Etat, Sorbonne): Processus d'individuation, représentation des rôles et polylogues. In: TRANS. Internet-Zeitschrift für Kulturwissenschaften. No. 15/2003. WWW: http://www.inst.at/trans/15Nr/02_5/govaerts15.htm

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