Trans Internet-Zeitschrift für Kulturwissenschaften 15. Nr. November 2003
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La mise en ombre de l' Egypte et la naissance du modèle aryen

Martin Bernal (New York)

 

Le noyau de mon projet portant le titre général Athena noire est formé par les origines de l'ancienne civilisation grecque. Premièrement, sur un plan heuristique, il est utile de concevoir l'ancienne Egypte comme une civilisation africaine; deuxièmement, d'accepter le point de vue des anciens Grecs d'après lequel l'Egypte et la Phénicie ont joué un rôle central dans la formation de leur haute culture; et troisièmement, que le refus de ces deux points par les savants européens et nord-américains depuis le début du XIXe siècle s'explique mieux en termes idéologiques que purement académiques.

Deux modèles historiques de la fondation de l'ancienne Grèce

La structure d'Athena noire repose sur la distinction entre deux versions de l'histoire primitive de la Grèce que j'appelle le modèle antique et le modèle aryen. Selon le modèle aryen, généralement le plus enseigné encore, la civilisation classique grecque fut le résultat de la conquête de la Grèce par le Nord par les "Hellènes". C'étaient des Indo-européens ou "Aryens". La population indigène de l'Egée qu'ils ont conquise est simplement étiquetée comme "pré-hellène" par les savants modernes.

Tout ce que ceux du modèle aryen "savent" sur les "pré-hellènes" c'est qu'ils étaient Caucasiens - ils ne parlaient pas de langue sémitique ni l'égyptien - et ils ne parlaient pas de langue indo-européenne. Le modèle aryen n'a vu le jour que vers 1830 et 1840; ce que j'appelle le modèle antique soutient que les ancêtres des Grecs ont écu dans une simplicité idyllique jusqu'à l'arrivée des leaders égyptiens et phéniciens. Ceux-ci se sont rendus maîtres des villes et ont introduit l'art de la civilisation; surtout l'irrigation, différents types d'armes et l'alphabet.

J'ai fait des recherches pour savoir comment le modèle antique s'était transmis de l'époque classique jusqu'en 1800. Ici, le point central est constitué par l'origine égyptienne de la religion grecque. Hérodote soutient que les Egyptiens avaient enseigné aux Grecs les noms de presque toutes les divinités et beaucoup de ce qui était religieux. Dans le même esprit, les anciens Grecs disposaient d'équivalents complets des divinités égyptiennes et grecques. Leur Zeus correspondait au dieu Ammon des Egyptiens et Athena à Neit. A l'époque hellénistique et romaine, il est évident que les Grecs considéraient les formes égyptiennes comme étant plus anciennes et supérieures aux leurs. C'est ce qui explique que les Grecs et les Romains de cette époque- là aient souvent remplacé leurs cultes par des cultes égyptiens.

La situation change avec le triomphe du christianisme. Sous la nouvelle administration, beaucoup de divinités égypto-gréco-romaines sont incorporées dans la nouvelle religion sous forme de saints. Thoth, le dieu égyptien de la sagesse et son homologue grec Hermès restent en dehors de l'orbite religieux. Hermès avec le titre de Trismegistos. Il fut associé à un nombre de textes mystiques, philosophiques et magiques qui ont circulé en Egypte du second au sixième siècle de notre ère, bien que certains d'entre eux pourraient être plus anciens de quelques siècles.

Les textes hermétiques avec leur accent sur les possibilités humaines ont joué un rôle important dans l'éclosion de l'humanisme de la Renaissance. Ils étaient aussi le centre d'un profond respect pour l'Egypte. L'intérêt pour ces textes diminua vers la fin du XVIIe siècle. Cependant, cela n'eut aucun effet négatif sur la réputation de l'ancienne Egypte. En effet, l'admiration pour ce pays connut de nouveaux sommets au XVIIIe siècle qui a vu apparaître la franc-maçonnerie au milieu des Lumières. Or, les francs-maçons se considéraient comme les prêtres égyptiens idéalisés de l'ère moderne.

Les Allemands et les Grecs

Avec les débuts de la Réforme en Allemagne, un intérêt positif pour la Grèce a augmenté lorsque Martin Luther et ses disciples se sont tournés vers le Nouveau Testament en grec comme moyen de supplanter la Vulgate, la Bible en latin, et les prétentions de la papauté de remonter à l'Antiquité. Avec la sécularisation du XVIIIe siècle, les intellectuels allemands commencèrent à s'identifier aux anciens Grecs pour une autre raison. Voyant qu'il n'y avait pas d'espoir que l'Allemagne devienne une "nouvelle Rome" unifiée politiquement et puissante militairement, ils ont cru que leur propre nation, composée d'états indépendants se querellant entre eux, mais dotée d'un haut niveau culturel, pourrait devenir la nouvelle Grèce, la "nouvelle Hellas".

L'attachement de l'Allemagne pour l'ancienne Grèce s'est nettement accru après la Révolution Française. Les intellectuels de la haute société allemande qui avaient d'abord bien accueilli la Révolution lui ont tourné le dos après la Terreur et en réalisant que l'Allemagne aussi pourrait directement en être affectée. C'est dans cette atmosphère qu'en 1793 Wilhelm von Humboldt a donné les grandes lignes d'un nouveau système éducatif en Allemagne. En son centre se trouvait l'étude de "l'Antiquité en général et de la Grèce en particulier". En analysant ce qu'il pensait être le peuple le plus harmonieux de l'Histoire, Humboldt préconisait que l'Allemagne pourrait éviter les extrêmes de la révolution et de la réaction.

Quatre facteurs, causes de l'abandon du modèle antique

A l'arrière-plan du changement académique, la force accélératrice fut la guerre d'indépendance de la Grèce contre l'Empire Ottoman en 1821. Elle fut perçue comme une lutte entre le christianisme et l'islam. Le mouvement philhellène des années 1820 avec ses héros, les poètes blancs Byron et Shelley et leur mort ont provoqué un jaillissement de sympathie pour la Grèce en Europe occidentale et en Amérique du Nord. Dans cette atmosphère tendue, il devenait de plus en plus intolérable aux Européens "progressistes" que la Grèce, ce pur emblème blanc de l'Europe, ait pu provenir d'une civilisation originaire de continents "foncés".

Il y avait aussi des raisons plus profondes pour abandonner le modèle antique. Après les défaites de la Révolution Française et de Napoléon en 1815, un grand renouveau chrétien se fit jour à travers l'Europe et l'Amérique du Nord. Dans les classes élevées, nouvellement chrétiennes, beaucoup de gens haïssaient l'ancienne Egypte qu'ils considéraient comme le centre de la franc-maçonnerie qui elle, à son tour, a été considérée comme une conspiration à l'intérieur du Siècle des Lumières et à l'arrière-plan de la Révolution.

Les anciens Egyptiens comme noirs et comme fondateurs de la civilisation occidentale

A la fin du XVIIIe siècle, une troisième vision commença à être défendue. Selon elle, les anciens Egyptiens étaient à la fois Africains et fondateurs de la civilisation européenne. A l'origine de cette tendance intellectuelle se trouvent les ouvrages d'un voyageur intrépide écossais, James Bruce. Dans les années 1760 et 1770 Bruce a traversé l'Egypte et a passé plusieurs années en Ethiopie. Il a constaté des relations entre les civilisations éthiopiennes et égyptiennes et était convaincu que la forme éthiopienne était la plus ancienne. Pour Bruce, la source du Nil (bleu) était la source de la civilisation.

Charles François Dupuis, quant à lui, était un chercheur érudit de l'Antiquité et un brillant inventeur scientifique. Il avait pris parti pour la Révolution et avait organisé une "Religion de la raison" anti-chrétienne, promue par les Jacobins de la Révolution, et utilisant incidemment nombre de symboles égyptiens. Dupuis soutenait que l'astronomie égyptienne, qu'il considérait comme la science fondamentale, était venue en Egypte par le Sud. Son ami, Constantin Chasseboeuf de Volney, a rendu encore plus explicite le lien entre les "nègres" et les origines de la civilisation occidentale. Son oeuvre a fourni une arme puissante aux abolitionnistes. En France, le grand abolitionniste l'Abbé Grégoire a consacré dans son ouvrage de recherche sur "les facultés morales et la littérature des nègres" le premier chapitre aux arguments de Volney en soulignant que les anciens Egyptiens étaient des "nègres" et il conclut:

"Sans imputer à l'Egypte le plus haut degré de savoir humain toute l'Antiquité décide en faveur de ceux qui la considèrent comme une école célèbre d'où procèdent la majorité des hommes instruits et vénérables de la Grèce."

L'ouvrage de Grégoire fut traduit en anglais en 1810 et, très tôt, il a redonné confiance aux Afro-Américains cultivés. Ce thème des Egyptiens noirs ayant fondé une civilisation fut repris dans deux pamphlets virulents, publiés en 1829, The Ethiopian Manifesto, Issued in Defense of the Black Man's Rights in the Scale of universal Freedom par R.A.Young et Appeal to the Coloured Citizens of the World de David Walker, qui eut encore plus d'influence.

Il n'y a pas lieu de croire que les savants européens qui ont créé la nouvelle discipline Altertumswissenschaft/Science de l'Antiquité aient eu connaissance de ces écrits. Mais ils connaissaient pertinemment Bruce, Dupuis, Volney et Grégoire.

L'idée que les Egyptiens étaient noirs et, par là, que des Noirs aient été à l'origine des civilisations occidentales n'était pas seulement déplorable mais dénuée de toute science pour les savants "progressistes" européens. Au XIXe siècle, la "science" des races a non seulement montré que les "Blancs" étaient supérieurs aux "Noirs" mais, conformément aux caractères permanents des races, qu'il en avait toujours été ainsi. Donc les historiens grecs ont dû faire erreur ou alors souffraient de ces maladies mystérieuses que sont "la barbarophilie" ou encore "l'égyptomanie" lorsqu'ils affirmaient que des Phéniciens "sémitiques" et des Egyptiens africains avaient civilisé la Grèce.

Le premier coup porté au modèle antique le fut en 1820 par Karl Otfried Müller, l'un des produits du système d'éducation de Humboldt. L'argument de Müller consistait à dire que les légendes sur lesquelles reposait ce modèle n'avaient aucune consistence et qu'il n'existait aucune preuve qu'une colonisation égyptienne ou phénicienne ait eu lieu.

Parfois, on affirme que les grands progrès du XIXe siècle dans la connaissance des langues anciennes et de l'archéologie ont amené ce changement. Or, la moitié égyptienne du modèle antique fut détruite avant que les langues mésopotamiennes, écrites en cunéiforme, n'aient été comprises et bien avant que Heinrich Schliemann n'ait découvert la culture matérielle mycénienne. Bien que ce soit exact que Champollion ait déchiffré dès 1820 les hiéroglyphes, les savants allemands n'ont pas accepté ce savoir pendant les 30 ans qui ont suivi.

Par contre, il y avait une importante raison "interne" derrière l'établissement du modèle aryen, c'était l'élaboration d'une famille linguistique indo-européenne dans laquelle le grec fut inclus. Si l'on suppose, comme cela paraît plausible, que les peuples parlant un proto-indo-européen vivaient quelque part au Nord et à l'Est des Balkans il faut postuler que le bassin égéen ait reçu une influence substantielle venant du Nord. Cela a pu se passer sous diverses formes, mais, étant donné la prédisposition ethnique de la moitié du XIXe siècle, on l'a considérée immédiatement comme une conquête de la "race des maîtres" des Hellènes dont la vigueur aurait été comme celle de l'acier par une formation ethnique dans les froids de l'Asie Centrale ou de la steppe.

Pendant des décennies, la nouvelle image des origines des Grecs a co-existé avec peine avec la croyance traditionnelle selon laquelle les Phéniciens - et pas les Egyptiens - auraient joué un rôle primordial. Ce point de vue fut attaqué dans les années 1890 mais a survécu jusqu'en 1920. Quant à moi, j'associe ce déclin des Phéniciens - "les Juifs de l'Antiquité" - à la montée de l'antisémitisme racial opposé à celui qui était religieux à la fin du XIXe siècle. Je rattache aussi la recrudescence d'intérêt pour les Phéniciens après 1950 à l'accroissement de la confiance en soi des Juifs après la création de l'Etat d'Israël. La restauration de la facette égyptienne du modèle antique fut plus lente. Les défenseurs des anciens Egyptiens furent les Noirs américains qui furent plus éloignés de l'"establishment" académique que les professionnels juifs.

Pour retourner à l'impact de Dupuis, Volney et Grégoire, les abolitionnistes noirs et blancs ont continué à faire usage de leurs arguments après que les académiciens aient abandonné le modèle antique. Par exemple, le célèbre philosophe et théologue John Stuart Mill a écrit en 1849:

"Il est très curieux que la première civilisation dont nous ayons connaissance ait été une civilisation noire, et nous avons toutes les raisons de le croire. Les Egyptiens d'origine, à cause de l'évidence de leurs sculptures, supposent avoir été une race noire: donc les Grecs ont appris leurs premières leçons de civilisation de ces Nègres et les philosophes grecs, à la fin de leur carrière, ont eu recours aux traditions et aux documents de ces Nègres (je ne dirais pas avec beaucoup de fruit) comme étant le trésor d'une sagesse mystérieuse."

De tels points de vue ont diminué chez les Euro-américains après l'abolition de l'esclavage. Ils ont cependant persisté chez les Afro-américains. Des intellectuels comme Frederick Douglas et des chercheurs come W.E.B. Dubois et St. Clair Drake n'étaient pas sûrs de la négritude ou de la "physionomie nègre" des anciens Egyptiens mais ils n'avaient aucun doute quant à "l'africanité" de l'ancienne Egypte ou à la quantité de la contribution des Egyptiens à la civilisation grecque.

Parmi le groupe connu comme les "Afrocentristes", il y a peu de doutes ou pas du tout sur les origines afro-asiatiques de la civilisation européenne de l'Antiquité. Dans ce sens, ce sont les académiciens et les défenseurs européens du modèle aryen et non les Afrocentristes qui ont rompu fondamentalement avec la tradition. Jusque récemment, les idées des scientifiques noirs n'ont pas été connues des non-noirs. Même actuellement, leurs points de vue sont considérés comme une "plaidoirie spéciale" ou une "thérapie plutôt que de l'histoire". Et ce n'est pas une aide de consulter les écrivains afrocentristes sur ce sujet uniquement en termes de socio-pathologie. Le modèle aryen lui-même sert à la même fonction thérapeutique pour les racistes européens.

Même si l'on décrit le modèle aryen comme "conçu dans le péché ou même dans l'erreur", je ne crois pas que cela le rende invalide en tant qu'instrument historique. Je propse, quant à moi, un "modèle antique revu" qui affirme que la Grèce ait subi à maintes reprises des influences extérieures aussi bien de la Méditerranée orientale que des Balkans et que c'est ce mélange extravagant qui a produit cette culture attrayante et féconde, la gloire qu'est la Grèce.

© Martin Bernal (New York)

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For quotation purposes:
Martin Bernal (New York): La mise en ombre de l' Egypte et la naissance du modèle aryen. In: TRANS. Internet-Zeitschrift für Kulturwissenschaften. No. 15/2003.
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