TRANS Internet-Zeitschrift für Kulturwissenschaften 17. Nr. Juni 2012

Sektion 8.5. The Urbanity of the World and the Dividing of Cities
Sektionsleiter | Section Chair: Mariana Neţ (“Iorgu Iordan – Al. Rosetti” Institute of Linguistics, Bucharest, Romania)

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Le langage quotidien de la périphérie pendant l’époque de transition en Roumanie post-communiste

Roxana-Magdalena Bârlea (Académie d’Etudes Economiques, Bucarest, Roumanie) [BIO]

Email: roxanabirlea@yahoo.fr

Résumé

Nous nous proposons de faire une analyse socio-linguistique du discours quotidien dans les quartiers périphériques, qui sont souvent des «villes dans des villes». Dans le cas des villes roumaines, surtout en province, les gens qui peuplent les quartiers périphériques constituent un amalgame d’éléments ruraux et citadins, d’ouvriers industriels, agriculteurs, fonctionnaires, intellectuels, etc., qui, en vivant ensemble, arrivent à développer un type de pensée plutôt unitaire et à s’exprimer dans un langage commun, qui dégénère souvent en clichées, formules d’adresse, lexique, structures morpho-syntactiques et connotations stylistiques qui trahissent une mentalité typique.

Ce type de recherche devient encore plus intéressant dans une perspective chronologique. Nous avons choisi comme corpus de textes un roman qui peint l’atmosphère de la société urbaine roumaine pendant les années dramatiques de transition à une société capitaliste, démocratique, après la chute du communisme.

 

1. Introduction

1.1. Motivation

La présente étude propose une analyse des particularités d’un monde «périphérique», plus exactement d’une partie d’un quartier périphérique d’une ville de province en Roumanie, pendant la période de transition de l’époque communiste à l’époque actuelle (les années ’90), telle qu’il se reflète dans une fiction littéraire. Il s’agit du roman de Dan Lungu, Raiul găinilor - fals roman de zvonuri şi mistere. / «Le Paradis des poules. Faux roman de rumeurs et mystères». Préface (O lume de tunel / «Un monde de tunnel») de Mircea Iorgulescu, Iaşi, Polirom, 2004 / Paris (1), Editions Jacqueline Chambon, 2005, Traduit du roumain par Laure Hinckel (2).

Le roman «urbain» a déjà une tradition dans la littérature roumaine, même s’il n’est pas aussi bien représenté que le roman à thématique rurale, dont la prédominance s’explique par la caractéristique de la société roumaine, longtemps étiqueté comme étant «fondamentalement agraire». En général, la ville de province roumaine est présentée dans la littérature nationale tantôt comme «le lieu ou rien n’arrive», un endroit patriarcal, où les passions humaines se consomment silencieusement, tantôt d’une manière froide et sombre(3).

Dans tous ces cas, il s’agit donc de l’image d’un microcosme urbain évoqué à travers la parole. Avant d’insister sur cette particularité, il faut préciser que le texte sur lequel nous nous basons dans notre démarche continue la tradition romanesque roumaine – tout d’abord par l’attention que l’auteur accorde à ce monde qui manque d’horizon. Nous avons pourtant choisi un texte récent, qui décrit une réalité tout à fait nouvelle de l’existence de la ville roumaine: la période d’après la Révolution du 22 Décembre 1989. C'est-à-dire cet intervalle qui commence à la Révolution et continue encore on ne sait pas pour combien de temps (vers le désespoir des personnages du livre, qui reflètent très bien l’état des choses de la réalité du pays entier, intervalle appelée «transition» (original). Ce texte, qui présente les particularités de la transition urbaine, n’est d’ailleurs pas le seul de ce type dans la littérature roumaine actuelle.

Le livre est l’œuvre d’un écrivain, sans doute, c'est-à-dire d’un artiste. Mais il s’agit d’un écrivain qui a une solide formation scientifique de sociologue, Dan Lungu étant un réputé auteur d’études et de recherches concernant la vie quotidienne et les mentalités roumaines pendant l’époque socialiste, mais aussi pendant l’époque de transition. Il faut ajouter également que, en qualité de sociologue, l’auteur a construit ses démonstrations sur deux axes: l’axe de la réalité (socialiste) et l’axe de la fiction littéraire, car son matériau d’étude a été le monde littéraire roumain des années communistes et l’impact de cette époque sur l’acte créateur (4).

Nous nous proposons de refaire le processus de cette symbiose réalité / fiction, à rebours: à partir du roman de Dan Lungu, nous essayons de démonter les mécanismes de construction de la réalité du matériau ineffable des images construites à travers la parole. Ensuite, une fois clarifié le principe de fonctionnement de ce mécanisme, nous voulons re-composer l’image intégrale de la société humaine à la périphérie d’une ville roumaine de province pendant la période de transition.

Notre prémisse de travail consiste dans le fait que ce microcosme s’organise conventionnellement sous la forme d’un «tunnel». Cette métaphore est utilisée par les sociologues, les hommes politiques, les anthropologues, les journalistes, pour exprimer le dramatique passage d’un système sociopolitique et économique à un autre, un tunnel à la fin duquel se trouve la petite lumière du «mieux», la marque de l’évolution, au nom de laquelle les membres de la société en question acceptent les sacrifices. Comme toute métaphore verbale, visuelle, etc., cette expression se caractérise par un denotatum c'est-à-dire un sens de base, objectif, mais aussi par une grande charge connotative, c’est-à-dire par un com
plexe de significations secondaires qui complètent sa signification, que nous allons découvrir ensemble.

1.2. La méthode de travail

Notre étude utilise tout d’abord les instruments de recherche et les concepts-clés de l’ethnométhodologie. Par cela, nous comprenons «la recherche empirique des méthodes que les individus utilisent pour donner sens et en même temps accomplir leurs actions de tous les jours: communiquer, prendre des décisions, raisonner»5. Nous nous appuyons ensuite sur des recherches dans le domaine des mentalités, surtout pour ce qui est de la préoccupation de l’auteur pour les événements et les objets apparemment banals de la vie quotidienne, élevés au rang de symboles, qui donnent du sens à l’univers analysé. Nous renvoyons dans ce sens notamment à Neţ (2005), surtout pour la partie qui traite le langage de la période communiste.

Le choix de la méthode nous à été indiqué par le spécifique du roman, qui décrit une réalité, recte une partie d’une ville, par l’intermédiaire des rumeurs et des mystères, comme le sous-titre le montre, racontés par les personnages qui l’habitent. Or, l’ethnométhodologie opère, en principal, avec l’indexicalité linguistique pour décrire des phénomènes sociaux.

«La vie sociale se constitue à travers le langage: non pas celui des grammairiens et des linguistes, mais celui de la vie de tous les jours. On se parle, on reçoit des ordres, on répond à des questions, on enseigne, on écrit des livres de sociologie, on fait son marché..., on ment et on triche, on participe à des réunions... tout cela avec la même langue. C’est à partir de ce constat que se développe l’interrogation ethnométhodologique sur le langage»(6).

Aussi, au niveau de la méthode, sommes-nous tentés par le rapport étroit qui existe entre l’étude des mentalités et la linguistique. Et qu’est-ce qui pourrait nous offrir un meilleur matériau d’étude dans ce sens qu’un roman qui n’a pas d’action proprement dite, mais dont la consistance provient justement du langage, car tout ce qu’on fait dans ce roman c’est parler, raconter des histoires, re-faire, à travers ces histoires un monde passé et créer une réalité parallèle, «mystérieuse», fascinante, afin d’oublier le quotidien banal et triste.

En montrant que les sociologues cherchent «des remèdes aux propriétés indexicales du discours pratique»(7), les fondateurs de l’ethnométhodologie soulignent que ces derniers (les sociologues) utilisent le même langage que les gens ordinaires. En linguistique, l’indexicalité est un terme qui désigne le fait qu’un mot a, en même temps, une signification «trans-situationnelle», mais aussi une signification distincte, situationnelle, c'est-à-dire contextuelle, qui relève de la situation concrète dans laquelle il a été utilisé. Les expressions indexicales comme «cela», «je», «vous» sont analysées par le logicien et le linguiste pour leurs caractéristiques indicatives (8), au-delà de l’information habituelle qu’ils portent. Les promoteurs de l’ethnométhodologie vont encore plus loin. Garfinkel considère que le langage naturel, dans son ensemble, est indexical, dans la mesure où chaque membre de la communauté linguistique en question comprend le sens du langage quotidien en étroit rapport avec le contexte dans lequel celui-ci est utilisé en pratique.

D’ici résultent d’autres concepts-clés de l’ethnométhodologie: la pratique, accomplissement (9), la réflexivité (10), l’accountability (11), la notion de membre (12) et les dispositifs de catégorisation des membres (13).

A notre avis, la nouveauté de ce courant sociologique réside non seulement dans la mise en relief de l’importance du comportement humain habituel, quotidien, mais aussi (et peut-être surtout) dans le rôle qu’il accorde au langage comme un comportement humain essentiel, un acte créateur de réalité sociale et un instrument pour décrire de cette réalité.

La ville / le quartier / la rue, du roman Le Paradis des Poules a une triple réalité: a) une réalité primaire, tangible; b) une réalité de la création littéraire, signée par Dan Lungu:; et c) une réalité propre à ces personnages, construite à travers des rumeurs et des mystères quotidiens. Or, Cicourel définissait ainsi «le signifié»:

«Des expressions vagues, ambiguës ou tronqués, sont identifiés par les membres, qui leur donnent de significations contextuelles et transcontextuelles, grâce au caractère rétrospectif-prospectif des événements que ses expressions décrivent» (14).

Le roman de Dan Lungu à été comparé, grâce à la métaphore du «monde du tunnel» avec le film d’Emir Kusturica, Underground. La métaphore souterraine peut-être déchiffrée le mieux en contexte, par ceux qui connaissent le code, «la réflexivité», qui sont membres actifs de la société en question (cf. la notion de « membre») et peuvent catégoriser l’expression indexicale du «monde du tunnel», car ils y participent.

2. L’histoire ou «décrire une situation, c’est la constituer»

2.1. Dans le monde de la périphérie urbaine du roman de DL, il n’y a pas un plaisir plus grand que le plaisir de raconter de petites histoires. Or, ainsi, les personnages re-créent le monde sans cesse.

2.2. Les sujets de discussion relèvent, en principe, du plus banal quotidien. Les gens parlent des événements de leur vie de famille, aucunement inhabituelle, dans cet endroit, une banlieue d’une ville provinciale typique, «ou rien de spécial n’arrive». Ensuite, ils parlent des histoires des autres - voisins, collègues de travail, de ce qui se passe dans le pays et dans le monde. Par exemple, la description de l’intérieur de la maison du Colonel tient la tête de l’affiche presque une semaine entière. Afin d’entretenir vive la flamme de la description, les voisins provoquent d’autres petites discussions-satellite: à propos de la composition de sarmale (15), à propos des recettes de gâteaux ou des légumes saumurées ou encore à propos de l’embryon illégitime du ventre de Veronica, c'est-à-dire sa fausse grossesse, l’astuce par laquelle celle-ci oblige sa famille à accepter son mariage avec un garçon pauvre et chômeur. Cette discussion se prolonge ultérieurement avec deux autres enchaînements: la description du mariage des deux et le bref épisode du diplôme de participant que le jeune marié avait reçu à un concours en Italie. Chaque épisode représente également une bonne occasion de faire des incursions dans la biographie des protagonistes – le Colonel, Vera Socoliuc, M’sieur Petrică, Ticu Zidaru, M. Geambaşu, le Mitu, Hleanda – des vraies fiches psychosociologiques.

Il y a ensuite, des sujets fantastiques (des rêves, des histoires surnaturelles, etc.), la plupart d’entre elles  pleines des significations réelles: la visite de l’ouvrier Mitu au bureau de Nicolae Ceausescu; la vache sage qui parle, les poules apocalyptiques, etc.

D’autres sujets, qui semblent des inventions pures, s’avèrent d’un réalisme surprenant: l’invasion des milliers de vers dans la cour et le jardin de Relu Covalciuc s’explique parfaitement en réalité par un court circuit de l’installation électrique de sa maison.

Pourtant, en général, les histoires refont un univers réel, car leur trame se réduit à deux axes: le spectre du communisme, profondément incrusté dans la conscience des gens qui ont vécu pendant cette période, et la désorientation de la transition vers une société démocratique. En général, les habitants de la rue des Acacias parlent de tout et de n’importe quoi; d’ailleurs, le chapitre 9 s’intitule ainsi: «Chapitre neuf « dans lequel „on discute des discussions” de toute sorte, y compris de l’exportation de vers de terre »» (2005: 172).

2.3. La thématique des histoires racontées change d’un narrateur - «créateur» à un autre, mais dans cette communauté, dans laquelle raconter des histoires semble être la principale occupation, il existe aussi un courant dominant qui impose certaines règles «professionnelles». Le roman commence par l’annonce d’une nouvelle sensationnelle qui ne va pourtant être annoncée et détaillée qu’à la fin du roman. C’est grosso modo de cette manière que procèdent tous les personnages de Dan Lungu. Ils lancent l’idée, afin de piquer la curiosité de l’auditoire, ensuite ils prennent une petite pause, avant de raconter l’histoire en détail, en rajoutant des choses, en revenant, sans cesse sur le sujet. Lorsque Milica a eu la «chance» (16) d’entrer dans la maison du Colonel – territoire interdit à tout autre voisin – «cet événement a propulsé Milica au centre de l’attention de la rue». Le milieu de diffusion de la nouvelle est tout à fait propice, ainsi le conteur est stimulé par les autres; il ne doit oublier aucun détail, au contraire, il doit même compléter ce dont il n’est pas sûr:

«... car elle adorait raconter encore et encore, suivie par plusieurs paires d’yeux assoiffés de détails, les merveilles de la maison du Colonel. Et chaque fois, elle essayait de se rappeler quelque chose de plus, elle parcourrait des zones obscures des images restées dans sa tête et des objets qui apparaissaient comme en rêve et dont elle n’aurait pas pu jurer qu’ils n’étaient pas le fruit de son imagination...» (2005: 8).

Evidemment, la technique des histoires «encadrées» est très utilisée, tout comme la technique de la «boule de neige», celle des fils parallèles ou celle de l’alternance des digressions avec les événements significatifs. Tout sujet, aussi banal qu’il soit, devient objet de création narrative presque professionnelle dans la bouche de ces gens qui «font de la prose» sans le savoir. Par exemple, l’histoire (dans le sens le plus technique) de la visite de Mitu chez le camarade Nicolae Ceausescu, comprend l’épisode du «développement démographique» et celui-ci entraîne deux autres épisodes: le premier, anecdotique – sur la «pompe» de Mitu, en fort contraste avec le réalisme tragique, brutal de la politique démographique, et un autre épisode, magique – l’histoire de la femme qui est miraculeusement tombée enceinte après avoir utilisé comme il ne fallait pas, le journal dans lequel avait été publié le Décret 770/1966 [sur l’interdiction des avortements]. L’exagération, la redondance, les commentaires, les digressions parallèles, la continuelle invention de certains détails, etc. relèvent, évidemment, de la technique de «la boule de neige».

Les gens se rassemblent par petits groupes dans la rue, devant une certaine maison, ou se rendent visite et ainsi ils participent aux discussions. Parfois, il y a des vrais duels verbaux (2005: 18), et il existe des gagnants consacrés, qui possèdent le talent spécial de l’argumentation, comme par exemple M’sieur Petrică. En tout cas, la nouveauté un fois lancée, tous les personnages se transforment en «fervents apôtres du veinard», ce qui fait que l’information soit «diffusée à tout vitesse» (2005: 11). Ensuite, brusquement, la nouvelle perd son intérêt. Par contre, de façon obligatoire, il y apparaît une autre. Sinon, on reprend des thèmes anciens afin qu’ils soient remodelés avec des nouveaux détails, de nouvelles interprétations.

Autrement dit, les habitants de ce micro-univers, recréent, en permanence, une nouvelle réalité, qui se superpose à la réalité du macro-univers auquel ils sont subordonnés. Pour eux, les histoires racontées vale
nt beaucoup plus que la réalité quotidienne.

2.4. L’expression linguistique de la société de transition

L’indexicalité, la réflexivité et les dispositifs de catégorisation des membres du groupe social décrit dans Le Paradis des poules sont autant de caractéristiques analysables dans la structure des dialogues qui ne finissent jamais, des histoires des personnages, qui représentent ainsi la notion de «membre» et la notion de accountability, avec laquelle opère l’ethnométhodologie. En ce qui nous concerne, nous allons les analyser les plutôt d’une perspective linguistique que sociologique.

L’oralité est la principale caractéristique de la communication entre les membres de cette communauté, impliquée pleinement dans la pratique de re-construction de la société de cette banlieue de province. Etant donné que tout leur univers est constitué de «rumeurs», de dialogues, de débats, d’histoires, il est normal que les expressions usuelles du langage courant de ces gens de condition sociale modeste reflètent leur statut social, mais aussi leurs attitudes, leur façon de penser et de sentir.

Très intéressantes sont les expressions figées, les locutions, les formules de quantification, les formules d’adresse, qui comprennent des valeurs modales beaucoup plus riches en signification que les constructions grammaticales proprement-dites:

la dracu-n praznic vs. «departe» / «au diable vauvert» (25); a se lua clanţă cu cineva vs. «a se certa» / «commencer à se gueuler dessus» (2005: 25);

Evidemment, les expressions scatologiques, les gros mots, etc. ne manquent pas du vocabulaire de ces personnages:

tu-l în aripă! / «Qu’il aille se faire voir» (2005: 29); poante de căcat (2004: 75) / «blagues de merde» (2005: 80).

Les toponymes et les surnoms rendent très bien, pour le locuteur natif, les réalités locales:

Dans le cas de cette communauté relativement hétérogène d’une rue de la périphérie d’une ville, les termes codifiés entrent pourtant relativement vite dans le circuit commun. Par exemple, afin que leurs épouses ne comprennent pas de quoi il s’agit, les hommes donnent des noms chiffrés à l’alcool: pénicilline, médicament, carburant. Les exemples de ce type abondent.

Ces expressions relèvent du registre populaire de la langue en général, et n’appartiennent pas à une certaine époque, à une région, à un certain dialecte. Il existe pourtant des expressions qui rendent très bien, les diverses étapes de l’évolution de la société roumaine pendant les années que ces locuteurs ont vécu en banlieue. Pour l’analyse très fine du langage porteur des marques de la mentalité communiste, cf. Neţ (2005).

 

3. Les histoires

3.1. Les histoires de l’époque d’or

L’indexicalité, instrument de l’ethnométhodologie, montre pleinement sa valeur herméneutique, lorsqu’il s’agit de la réception des messages liés à l’époque socialiste et, comme on le verra tout de suite, liés à l’époque de transition. En fait, la reconstruction des étapes antérieures se fait par la perspective de l’époque de transition. Car, au moins une partie des histoires racontées, tout comme une bonne partie des expressions, des formules-clichés, des termes argotiques, des noms propres, des surnoms, etc. ne peuvent être déchiffrés que dans l’hypostase de membre impliqué pleinement dans le réalité en question, quelqu’un capable d’activer les dispositifs de catégorisation et de comprendre la réflexivité qui règle la conduite des membres de cette communauté humaine.

Les histoires nous aident à identifier la structure sociale de la petite communauté banlieusarde.

La plupart des habitants sont des anciens ouvriers maintenant à la retraite ou chômeurs. Ainsi, ils constituent une masse relativement uniforme, les différences entre eux relevant notamment de leur talent de narrateurs, qui leur assure une certaine place dans la nouvelle hiérarchie locale. Le Mitu, le meilleur conteur, à qui on offre à boire au Tracteur chiffonné afin qu’il raconte des histoires, avait été tourneur fraiseur «à l’époque où on faisait encore des boulons en Roumanie», c'est-à-dire, à l’époque où les grandes fabriques et les usines communistes fonctionnaient encore en Roumanie et tout le monde avait du travail. Le salaire était bas, mais tout le monde gagnait un salaire. C’est le type de perception du passé communiste qui caractérise toute la masse des chômeurs et des travailleurs occasionnels d’aujourd’hui.

La couche suivante de la population est constitué par des personnages comme madame Matilda Croitoreasa, et M’sieur Petrica – ancien dessinateur d’étiquettes et des publicités pour les produits agro-alimentaires, c'est-à-dire des artisans et des libres professionnels.

Monsieur Traian Geambasu avait longtemps occupé une place supérieure dans la hiérarchie sociale, car il avait été comptable en chef à la Mairie de la ville. A cette époque-là, il s’appelait en fait, Camarade Geambasu. Plus tard dans le quartier arrive le Colonel. Sa maison était encore plus grande que celle de la famille Geambasu, de façon qu’il arrive à occuper la première place dans la hiérarchie sociale de la communauté. Il n’a pourtant été jamais assimilé par celle-ci, parce qu’il ne recevait jamais personne chez lui (cela avait transformé sa maison dans un mystère). Son épouse ne répondait jamais au salut des voisins, et lui-même passait très rarement au Tracteur chiffonné, et si cela arrivait, il n’y prenait que de la limonade et de l’eau minérale.

A la différence de l’époque actuelle, tous les habitants de cette communauté avaient mené une vie relativement décente pendant l’époque communiste (pour les standards roumains de l’époque). Pour tous, il fonctionne la chaîne des paradoxes présentés partiellement par Relu Covalciuc (2005, 120-121): «Les gens avait du travail, mais la pauvreté était généralisée»; «les magasins étaient vides, mais les frigos des gens était pleins». En fait, «tout le monde se débrouillait (p. 22)». L’expression a du sens seulement pour ceux qui ont vécu pendant cette époque-là. Se débrouiller signifiait obtenir ce dont on avait besoin en offrant quelque chose en échange, produire quelque chose dans son propre intérêt pendant les heures de travail avec le matériel et l’équipement de l’entreprise. (cf. «la perruque», Michel de Certeau). Tout ce qu’on produisait dans les fabriques, les usines, les abattoirs, les ateliers sortait aussi en partie par la porte de derrière et se vendait illicitement pour très peu d’argent à des personnes qu’on connaissait: de la tôle, du ciment, du carton, de la viande, du fromage, des légumes, etc.

Et aussi, on ne travaillait pas beaucoup. Relu Covalciuc est devenu accroc du café à cause des nombreuses pauses de production à l’usine ou il travaillait:

«Moi, c’est à l’usine que je me suis habitué au café. Là-bas, il y en avait sans arrêt, de ces temps morts. Jusqu’à l’arrivée de la matière première, on attendait, mais au lieu d’attendre, on buvait un petit café bouilli sur le réchaud. Quand la matière première arrivait, on nous coupait le courant. Qu’est-ce qu’on faisait? On buvait un petit café. Quand le courant revenait, c’était le moment de faire la pause du déjeuner... après, hop ! un petit café. Après la pause, la machine tombait en panne,... elle était vieille. Jusqu’à l’arrivée du mécanicien chargé de l’entretien, qui arrivait en prenant son temps, on en reprenait un. Quand il l’avait réparée, on restait avec le mécanicien autour d’une goutte et d’un café... Et ainsi de suite» (2005: 155).

Bien sur, «les avantages » du socialisme n’étaient pas suffisants pour que tout le monde soit content, même les nostalgiques l’admettent. Par exemple, on trouvait difficilement un logement; le souhait suivant nous le montre: Hai noroc, să te dea la bloc / «Allez, à la vôtre, qu’ils te trouvent une place dans un immeuble!» (2005: 92)(17). Quand, enfin, on trouvait une place dans un immeuble, celui-ci se trouvait, «au diable vauvert» / la dracu-n praznic:

«J’habitais... de l’autre côté du « Paletot malmené», on faisait bien un quart d’heure de marche jusqu’au tramway. Et avec le tramway, j’en avais pour quarante minutes, quand il faisait beau; on aurait dit qu’on partait en excursion, pas au travail, fallait même emporter un casse-croûte» (2005: 25).

Et si l’on habitait dans un quartier de maisons, on n’avait jamais la certitude de ne pas être démoli un jour pour qu’on y construise un quartier d’immeubles, une entreprise, une chaussée. L’expression a doua zi putea să-ţi bată buldozerul la poartă / «Le lendemain, le bulldozer pouvait être devant leur porte» (2005: 61)(18) revient dans les conversations des habitants de la rue des Acacias, car ils sont passés par des expériences traumatisantes.

La perspective du déménagement pour aller vivre dans un immeuble faisait tellement peur à certains, que d’autres s’en réjouissaient. Construits à la hâte, de façon irrationnelle et en économisant beaucoup les matériaux de construction, ceux-ci était regardés avec suspicion par tout le monde:

«les boîtes d’allumettes, suspendues en l’air, loin du plancher des noces»; «ces cages à lapins avec de murs comme du papier à cigarettes, où tu ne peux même pas faire un pet sans que le voisin soit au courant, et encore moins te disputer avec ta femme ou gifler les gosses»; «où l’hiver faut habiller les radiateurs avant qu’ils se fendent de froid, et où l’été, il fait tellement chaud que tu planques dans la baignoire, sous l’eau, une paille dans la bouche»; «où on boit l’eau du robinet et où la merde tombe dans des tuyaux» (2005: 60).

Heureusement pour eux, ce plan de systématisation a échoué, aussi brusquement qu’il était venu menacer, car dans la Roumanie socialiste de nombreux projets «grandioses» étaient abandonnés, quel que soit l’état dans lequel ils se trouvaient. En tout cas, le terme de systématisation donnait des frissons aux habitants de la Rue des Acacias, tout comme d’autres termes de ce type, qui s’étaient avérés porteurs de catastrophes pour toute la population du pays: collectivisation, industrialisation¸ rationalisation, etc. Les expressions usuelles reflètent très bien ces réalités. Par exemple, a ţi se fura butelia / «priver quelqu’un de sa bouteille de gaz» (2005: 80) signifiait «faire du mal à quelqu’un », étant donné le manque de toute autre source de chaleur et d’énergie dans les immeubles d’habitations de tout le pays. De la même politique de «rationalisation» (19), qui provenait du manque d’aliments, et de la mauvaise organisation de la production «au centre», explique le manque de toute sorte de produits, des plus banals (commutateurs de courant électrique, papier hygiénique, vêtements, etc.).

D’ici, les expressions:

se dă nu ştiu unde hârtie igienică / «on y trouve du papier hygiénique» (2005: 37);
a sta la coadă până prinzi mucegai / «tu prends racine à force de faire la queue» (2005: 37);
era o coadă de să-ţi iei lumea în cap / «il y a une de ces queues, à te donner envie de mettre les bouts» (2005: 37);
să te scoli la trei dimineaţa pentru o sticlă de lapte / «u dois te lever à trois heures du matin pour une bouteille de lait» (2005: 35).

L’une des plus traumatisantes expériences a été la politique démographique, respectivement le Décret 770 de 1966, qui interdisait l’avortement. D’ici les expressions comme roum. decreţeii, c’est à dire «la génération des enfants du Décret», enfants nés contre la volonté de leurs parents, qui grandissent dans des conditions misères, etc. Pourtant, les Roumains ont su prendre à la légère cet épisode aussi. Lorsqu’on faisait cour à une dame, on disait qu’on veut «contribuer au progrès démographique». Ceauşescu même, dans le dialogue imaginaire avec Mitu, demande à ce dernier «comment il va avec le progrès démographique», expression entrée dans le circuit courant de la langue. Fâché à cause de la réponse insatisfaisante de ce om al muncii / travailleur» (2005: 32), il lui demande si jamais il n’a pas de problèmes avec sa pompe et il lui propose de lui faciliter un traitement thaïlandais, qui va le transformer dans un vrai marteau-piqueur:

«Quel genre de tourneur fraiseur t’es si t’as pas d’enfant? T’as pas honte ?... il faillait faire des enfants, faut bien que vous ayez quelque chose à faire, tout de même ?... Où alors t’as peut-être des problèmes à la pompe?... tu me le dit! Je t’amène chez un docteur thaïlandais, il te donne à boire un jus, qui a pas bon goût de tout, mais après ça, garanti, un vrais marteau-piqueur! Tu casse le béton avec!» (2005: 36).

Le terme de om al muncii / travailleur, qui avait d’autres connotations que muncitor / travailleur, était utilisé exclusivement dans le langage officiel, plus précisément, dans le langage de bois de l’époque.

Même les expressions argotiques changent maintenant: au lieu de băiat de gaşcă, on dit băiat de comitet (avec référence au Comité Central) / «un gars de bonne compagnie» (2005: 36).

Le mensonge était généralisé – et tout le monde en était conscient:; mais malheureusement tous l’acceptaient. Tout le monde disait ce qu’il fallait dire et non pas ce qu’ils pensaient: cum spun documentele de partid / «comme les documents du Parti disent». Les faux rapports de production, qui «dépassaient» toujours le plan dans tous les domaines et dans toutes les conditions, étaient courants: gemeau hârtiile de recoltă / «On en était à ne plus avoir assez de place écrire les zéros des milliers de tonnes dans les cases statistiques de récolte» (2005: 27).

Le roman reprend des formules souvent utilisées, qui figuraient sur la première page des manuels scolaires et dans lesquelles le Camarade et la Camarade étaient omniprésents, car leurs portraits étaient partout:

«Camarade secrétaire général du Parti communiste roumain, président de la République Socialiste Roumaine, commandant suprême des Forces armées et fils bien-aimé du peuple» (2005: 33-34); «Camarade Elena Ceauşescu, [la] partenaire de vie [du camarade Nicolae Ceauşescu] savante de renommée mondiale et maman très aimante» (2005: 35).

Des formules telles que: Cauza poporului n-are concediu de boală / «la cause du peuple ne se fait pas porter pâle»:; să revenim la ordinea de zi / «revenons à notre ordre de jour», etc. avaient perdu leur sens initial et étaient entrées dans le circuit courant, étant souvent utilisées de façon irrévérencieuse, ironique, etc.

Tout le monde était conscient, comme nous le disions, du grand mensonge que s’était prouvé le socialisme. Voilà comme l’ancien «travailleur», le Mitu parlait de cette époque:

«Vous vous rappelez pas, qu’on avait […] Que Dieu me pardonne! des pommes de terre grosses comme des noix de coco et du soja comme des balles de tennis? C’est qu’à l’époque, si les mensonges avaient écorché la bouche au passage, vous en auriez entendu des lamentations dans les réunions du Parti, des hurlements et des gémissements pires que dans les fourneaux de l’enfer!» (2005: 28).
«La résistance» face à ces vicissitudes était assurée, comme nous l’avons montré, en buvant et en racontant des histoires.
L’époque était évoquée aussi par rachiul fabricat ilegal în magazii dosnice / «l’eau de vie que l’on distillait en douce dans les remises isolées» (2005: 48).

Ou bien «... on se racontait des choses, on se racontait des films à cinq heures du matin et on se prêtait des pénicillines (ţuica), surtout quand il faisais si froid qu’il y avait du brouillard dans le tramway» (2005: 26).

L’ironie se faisait de la place dans les conversations des gens et les aidait à faire face à la réalité:

Soacră-mea lucra la abator, alta amărâtă să-i plângi de milă, nu alta ! / «ma belle-mère, elle travaillait à l’abattoir, encore une vernie. Elle faisait pas pitié, tiens! (2005: 83).

L’ex beau-père de Mitu était riche parce qu’il volait de la fabrique de meuble où il travaillait et parce qu’il était très avare:

«Il buvait le rachi au compte-gouttes, tellement il était pingre. Il se les serait injecté directement dans le crâne pour être sûr de ne pas en perdre en chemin» (2005: 82).

Dans la discussion imaginaire que Mitu a avec Nicolae Ceauşescu, «le bien-aimé fils du peuple», celui-ci dit à un moment donné, qu’il pourrait bien mourir un jour. Mais comme tout le monde savait que les paranoïaques, y compris Nicolae Ceauşescu, se croient immortels, Mitu lui aurait répondu:

«Comment, vous, mourir, camarade Secrétaire Général...? C’est pas possible!
- C’est possible,... moi, je peux tout faire!» (2005: 39), a répliqué le Secrétaire Général.

3.2. Les histoires de la transition

Si la période communiste est reconstituée, créée rétrospectivement à travers la parole, comme étant encore très présente dans la mentalité et dans le comportement des gens, la transition est décrite en même temps qu’on l’expérimente. Elle secoue fortement l’existence de la petite communauté de banlieue. Au beau milieu des événements, les personnages n’ont même pas la perspective nécessaire afin de bien apprécier l’évolution des choses. Tout ce qu’ils racontent tient de leur expérience directe.

Au lieu de produire comme autrefois, maintenant on préfère faire du commerce et cela si «trimballer la gaufrette de droite à gauche» (2005: 25) signifie faire du commerce.

On ne peut plus voler des entreprises, comme autrefois. Tout d’abord parce que la plupart des entreprises ont fait faillite. Ensuite, parce que celles qui sont restées ou récemment montées sont des propriétés privées, avec des patrons qui ne se soucient pas de «petits besoins» des employés et avec des gardiens vigilants.

Beaucoup d’entre ceux qui avaient mis de côté un peu d’argent l’ont maintenant perdu, en investissant dans les jeux pyramidaux ou dans les banques qui ont fait faillite. Mitu évoque toutes les grandes «affaires» douteuses qui ont appauvrit la population qui aurait pu devenir la classe moyenne de la Roumanie: Caritas – Stoica, SAFI, FNI, Bancorex, Dacia Felix, Bankoop, Banca Religiilor. Băieţii deştepţi / «les gars débrouillards» qui ont fait ces affaires n’en son pas punis; au contraire, ils sont montés dans la hiérarchie des riches. Ceux qui ont bien vécu sous le régime communiste vivent bien pendant la transition aussi. Pour tous ceux-ci, fraierii plăteşte / «C’est le couillon qui casque!». Cette expression, utilisée par Mitu et fréquente à l’époque, signifie que maintenant on vole de grandes sommes et les bénéficiaires sont moins nombreux, on ne partage plus tout ce qu’on vole en parties égales, comme avant.

Parmi les habitants de la Rue des Acacias, seul Ticu Zidaru a monté une petite affaire. Fils de cabaretier, qui avait assisté à la fabrication de l’alcool même à l’époque de Ceauşescu, lorsque le commerce privé était interdit, il a ouvert un petit commerce dans ce même domaine. Mais ses clients sont très modestes, car leurs seuls revenus sont l’indemnité de retraite ou de chômage, l’allocation des enfants et, éventuellement, un petit gain occasionnel, pour un travail temporaire, où que se soit.

Les gens semblent plus «aigris» eux aussi. Sous le communisme ils craignaient la Securitate, mais ils étaient gais; maintenant la peur de la Sécurité est disparue, mais elle est remplacée par l’inquiétude concernant les ressources de vie et la perspective du lendemain:

«C’est n’était que récemment, après la révolution, que M’sieur Petrică s’était aigri. Tout comme s’étaient aigris tous les bons ouvriers - les tourneurs fraiseurs, les emboutisseurs et les carrossiers de première – qu’on avait renvoyés d’un coup de pied au derrière, tchao! On n’à plus besoin de vous, hop! Au chaumage. Ils avaient porté à dos d’homme tout une industrie pendant des années et du jour au lendemain plus personne n’avait plus besoin d’eux» (la réplique est attribuée à Relu Covalciuc, 2005: 124).

Pourtant, autant que Ticu Zidaru fait de la ţuică bon marché, à l’aide d’installations improvisées, on se réunit dans son modeste bistrot, surtout que cela ne demande pas une tenue obligatoire de ville: au Tracteur chiffonné on peut venir même en habit de travail et même en pantoufles.

Din fundul curţii sale tot mai mirosea a cârpă arsă / «Du fond de sa cour ça sentait encore les chiffons brûlés»: Cette expression avait une signification spéciale, à l’époque du «Fusillé», comme Ceauşescu est encore nommé dans le registre familier. Comme la fabrication et la commercialisation des boissons alcooliques étaient interdites, cette odeur avait le rôle de masquer l’autre odeur, d’alcool, répandue dans le quartier entier. Il s’agit ici de l’une des expressions qui se prête très bien à une analyse linguistico-sociologique, caractéristique à l’ethnométhodologie et à la théorie des mentalités. En fait, tout le monde connaissait le «rituel»: pendant la période de prohibition le policier / miliţianul, par exemple, qui aurait dû appliquer la loi, se présentait à la porte de celui qui fabriquait de la ţuică-maison et il recevait «son quota» afin de fermer l’œil. Maintenant, dans la transition, le sens de l’expression a changé. La fabrication artisanale de ţuica est permise. Les hommes du quartier savent qu’ils ont l’occasion de prendre un verre directement à la source, tout en respirant les vapeurs de l’alcool qui provoquent de la joie, en contraste avec le monde autrement dur et triste dans lequel ils vivent. Surtout que le premier verre pourrait être gratuit. Les verres suivants sont «à crédit», car le patron est content de voir tous ces gens dans sa cour, il les connaît tous, il a besoin de boire avec eux et de participer à leurs discussions. Alors il brûle des chiffons le plus souvent possible!

L’envie de bavarder n’a pas disparu, tout comme la machine à ţuică du Tracteur chiffonné, qui continue à sortir ses vapeurs enivrants. Seuls les sujets des discussions, les blagues et les surnoms ont changé. Les gens utilisent encore plus de gros mots. Appelé avant, avec beaucoup de précautions tout au plus Nea Nicu / le Nicu (2005: 31); maintenant «le bien-aimé fils du peuple» est devenu Ceaşcă/ Ceauşca (2005: 83), et surtout Împuşcatu’ / «le Fusillé»; Ciuruitu’/ «la Passoire» (2005: 36); Pe-Nedrept-Ciuruitul / «le Criblé-de-balles-à-tort» (2005: 40); Răposatul / «le Défunt» (2005: 26); Găuritu / la Passoire (2005: 40):; Hodorogul / «le vieux» (2005: 38).

Maintenant même les présidents en fonction (à l’époque où le roman a été écrit, Ion Iliescu) sont appelés à haute voix: soacra / «la belle-doche» (2005: 80); Bunicuţa / «Pépère» (2005: 80); ţigan / «Tzigane» (2005: 39); puşlama / «traître» (2005: 39, surnom mis, rétrospectivement, dans la bouche de Ceauşescu); Ilici / «Ilitch» (2005: 80); Ilici hlizindu-se / «Ilitch qui se fend la poire» (2005: 81).

Les gros mots et les expressions scatologiques deviennent plus fréquents et plus durs:

Să vă c. în gura mea de nu-i aşa / «tombez-moi dessus si ce n’est pas comme ça» (2005: 93); (l’argent reçu en compensation de leur mise en disponibilité par ordonnance gouvernementale) îi băuseră, apoi îi pişaseră la gard / «Ils avaient bu cet argent puis l’avaient pissé le long du mur» (2005: 118); (une retraite) de să te c. în ea / «à chier dessus» (2005: 119). A propos des fraieri / «les pigeons de la transition», c'est-à-dire les travailleurs honnêtes, chômeurs, retraités, on utilise l’expression: Care prind păienjeni la c. de foame / «on racle le fonds de tiroirs» (2005: 87).

A un moment donné, au fur et à mesure que la pauvreté et la tension augmentent, les séries logiques se mélangent. Hleanda, l’ancienne institutrice, qui provient d’une famille aristocrate, devient folle et fait des prédictions apocalyptiques, dans lesquelles les expressions bibliques se mélangent avec la langue de bois de l’époque communiste et celui de l’époque de transition:

Ca o hârtie în furtună sunt banii voştri, numai inima bună e grea ca strungul! Consumaţi peşte oceanic, fraţilor! Şi gemuri de fructe! (2004: 70) / «Un billet dans la tempête, voilà ce que sont vos sous, seul le bon cœur est lourd comme l’enclume! Consommez du poisson océanique, mes frères! Et des confitures de fruits!» (2005: 75). Ou encore: Rugaţi-vă, oameni buni! Stima noastră şi mândria, Ceauşescu, România (2004: 71) / «Priez, bons gens! Notre honneur et notre fierté, Ceauşescu, Roumanie».

Dans les contes populaires du folklore littéraire roumain, les narrateurs attribuent des expressions vernaculaires, des gestes et des mentalités populaires à leurs personnages, sans tenir compte de leur statut social. Si, dans le folklore, les empereurs sont souvent mentionnés comme mettant leur chapeau sur le four et se disputant les uns avec les autres, en utilisant des expression usuelles du monde rural, ici, dans les histoires des citadins de banlieue de province, Ceauşescu et son entourage sont décrits en train de boire du café, en jouant au şeptic / «321» ou au trictrac et en utilisant des expressions comme «laisse tomber, t’es sourd?; barre-toi» (2005: 34-35). De l’histoire de Mitu résulte que le Nicu regardait avec précaution à gauche et à droite avant de sortir une bouteille de vin, cachée dans un tiroir de son bureau pour que Leana, sa femme, ne le voie pas:; ensuite il faisait des blagues égrillardes.

De tous ces mots, expressions, comparaisons, etc. on forme des images. De temps en temps, une image-symbole passe vite devant nos yeux, en marquant l’époque, qu’elle soit communiste ou de transition, et les lecteurs avisés peuvent la déchiffrer: le journal et l’almanach Scînteia (2004: 66-67); la première page des manuels communistes; les devoirs à la maison des élèves sur le sujet «26 janvier» (l’anniversaire de Nicolae Ceauşescu); la collection d’insignes de l’époque, (un symbole dans un symbole, cf. 2004: 69); des élèves qui récoltaient du mais, gardés par leurs professeurs (2004: 82); La Caisse d’Epargne (à l’époque, la seule banque pour la population), etc.

Rétrospectivement, ceux-ci font pourtant moins peur que les images-symbole du quotidien dans lequel vit cette communauté banlieusarde. L’image du tunnel de la transition revient le plus fréquemment dans les discussions des personnages. On leur semble que «la p’tite lumière» devient de plus en plus faible, au lieu de devenir LA grande lumière et parfois elle disparaît même complètement:

«La P’tite lumière du bout du tunnel, elle est passée du stade de projecteur à celui de lampe de poche. Et aujourd’hui, comme je vous ai dit, à celui de bougie».

Le tunnel est trop long, les gens ordinaires sentent qu’ils n’ont plus la force d’avancer vers elle. Ils ont été trop souvent mentis, alors ils s’imaginent que ce que se trouvent au bout du tunnel n’est pas le soleil, comme il faudrait, mais un écran de télé, car c’est par l’intermédiaire de la télévision qu’un peuple entier a été menti pendant les premières années après la chute du communisme.

L’image de la «p’tite lumière – bougie» (une figura etymologica, de point de vue stilistico-linguistique) rappelle aux gens plutôt l’idée de mort que de sauvetage. Ou, en termes chrétiens, l’assomption. Dan Lungu y crée en plus une image moitié drôle, moitié tragique, en faisant référence à une ballade populaire très connue chez nous («Mioriţa», création lyrico-épique qui exprime le spécifique national des Roumains, qui est construite sur la base d’une allégorie connue, en principe, par tout Roumain qui a fait des études primaires: l’allégorie mort-mariage). Ainsi, Mitu, le plus doué à analyser et à la re-construire la réalité à travers la parole, mais aussi l’un des plus affectés par la transition, car il avait «cotisé à tous les jeux pyramidaux et à toutes les banques en faillite», s’imagine une telle mort – mariage: Mitu, fraierul tranziţiei / «le pigeon de la transition», se marie avec la «P’tite Lumière du fond du Tunnel» / Luminiţa de la capătul tunelului. L’image est construite sur la base d’un jeu de mots possible seulement en roumain: deux termes apparentés de point de vue étymologique, «la p’tite lumière» / luminiţa / lumânare «bougie» / Luminiţa / «Petite Lumière» (20). D. Lungu, intitule d’ailleurs l’un des chapitres: «Chapitre quatre « dans lequel Mitu, le pigeon de la transition, se marie avec P’tite Lumière, la fiancée des chômeurs» (2005: 80).

Parfois, les habitants de la rue – tunnel essayent de tenir le cou pendant cette période difficile. Lorsque, comme par miracle (21), l’un d’entre eux voit sa cour envahie de vers de jardin, les hommes ressemblés au Tracteur chiffonné, pour débattre le cas, proposent d’exporter les vers et d’en obtenir des «sacs de dollars». Mais, finalement, ils se rendent compte que leur plan n’est pas très réaliste.

 

4. En guise de conclusions

En fait, rien n’est trop réaliste dans leur existence. Et cela parce qu’ils préfèrent s’esquiver, fuir le contact direct avec la réalité, se réfugier dans la parole racontée, dans le rêve (aux yeux fermés ou ouverts, peu importe) et, bien-sûr, dans la «pénicilline» (i.d. l’alcool). Lorsque Relu Covalciuc raconte un rêve bizarre qu’il a eu, dans lequel il aurait été placé dans un paradis des poules, toute son assistance convient qu’il est merveilleux d’être une poule:

«Ça m’aurait plu de m’assoupir, la tête dans les plumes, de me ficher de tout et de tous, de plus me faire enquiquiner par personne et de plus avoir besoin de cette satanée retraite. De plus avoir à payer le téléphone, le courant, le gaz, l’eau et le câble. De plus avoir à voter. De plus m’énerver devant les informations. Vous vous rendez compte comme c’est merveilleux, une vie de poule!...

Seigneur, s’il y a un paradis des poules, je t’en pris, emmène-moi là-bas!» (2005: 157-158).


 

BIBLIOGRAPHIE

Textes:

Etudes:


Note:

1 En dehors de la version française déjà mentionnée, il existe aussi une version en allemand, parue chez Residenz Verlag, Autriche, 2007.

2 A remarquer la traduction excellente.

3 Cf. Mihail Sadoveanu, Locul unde nu s-a întâmplat nimic / L’endroit où rien n’arrive, 1933; Garabet Ibrăileanu, Adela…; Gib Mihăiescu, Rusoaica / La Russe, 1933; Jean Bart, Europolis, 1933; Mihail Sebastian, Oraşul cu salcâmi / La ville aux accacias, 1935, etc. Pour la périphérie de la capitale, cf. Eugen Barbu, Groapa / La Fossée, 1957. Pour la description du Bucarest d’autrefois, cf. Mateiu Caragiale, Craii de Curtea Veche, 1928; Ion Marin Sadoveanu, Sfârşit de veac în Bucureşti / Fin de siècle à Bucarest, 1942; les romans de G. Călinescu, Enigma Otiliei, 1938, Bietul Ioanide / Le pauvre Ioanide, 1953, Scrinul negru / L’écrin noir, 1965.

4 Dan Lungu, Construcţia identităţii într-o societate totalitară. O cercetare sociologică asupra scriitorilor / La construction de l’identité dans une société totalitaire, Editura Junimea, Iaşi, 2003, etc.

5 Alain Coulon, 2005, p. 23-24.

6 Ibidem, p. 26.

7 H. Garfinkel et H. Sachs, 1970, p. 339.

8 Y. Bar Hillel, 1954, «Indexal Expressions», in: Mind, 63, 250, p. 359-387.

9 Concept essentiel de ce courant sociologique, le terme est expliqué ainsi dans le chapitre I, „Qu’est que l’ethnométhodologie?», par Harold Garfinkel, dans la célèbre étude Studies...: «[les études] traitent les activités pratiques, les circonstances pratiques, et le raisonnement sociologique pratique comme des sujets d’étude empirique». L’auteur montre que les faits banals de la vie quotidienne ont les mêmes significations que les phénomènes extraordinaires; ce qui compte c’est «le raisonnement pratique».

10 Il s’agit du fait que les membres d’une société connaissent un certain code pratique et verbal, qu’ils respectent sans trop y réfléchir. Décrire des pratiques sociales équivaut, dans la vision de Garfinkel, avec leur pratique, car „faire une interaction c’est la dire”, cf. Studies..., p. 1.

11 Dans les Studies..., Garfinkel précise: «Les études ehnomethodologiques analysent les activités quotidiennes des membres comme des méthodes qui rendent ces mêmes activités visiblement – rationnelles – et – rapportables – à toutes – fins – pratiques, c’est-à-dire descriptibles (accountables), en tant qu`organisation ordinaire des activités de tous les jours».

12 Il s’agit surtout de la maîtrise d’un langage commun. Tout membre d’une communauté produit et reflète «du savoir de sens commun de leur affaires quotidiennes en tant que de phénomènes observables et racontables... Avec une fréquence et une insistance universelles, les membres emploient des formules destinées à substituer aux expressions indexales des expressions objectives» (Garfinkel et Sacks, 1970, p. 342).

13 La catégorisation c`est «le moteur de l’apprentissage de notre vie en société: un membre compétent catégorise le monde de la même façon que ses semblables», cf. A. Coulon, 2005, p. 43.

14 A. Cicourel, 1972, p. 87.

15 Sarmale, «rouleaux de viande hachée, de riz et d’herbes enveloppés dans des feuilles de chou mariné ou de jeunes feuilles de vigne et cuits dans du bouillon» (2005:221).

16 En fait, le mot «chance» est ironique, car elle entre chez le Colonel parce que son enfant tombe malade et elle doit appeler l’ambulance (le Colonel étant le seul à avoir un téléphone).

17 En roumain, la formule est en vers.

18 En roumain, l’expression est tragi-comique, parce que le bulldozer est personnifié et a l’air d’une force maléfique.

19 Réduire la consommation sur tous les plans – énergie électrique, alimentes, etc. –, afin de pouvoir acquitter intégralement la dette externe du pays, d’une part, et, d’autre part, afin d’avoir de l’argent pour les constructions megalomanes (comme Casa Poporului / La maison du Peuple, etc.).

20 Petit Lumière, Luminiţa est un prénom féminin en roumain, correspondent à Svetlana, de la langue russe (svetlii / «lumineux»); la petite lumière est l’emblème de l’espoir dans la longue transition roumaine, nommée, elle aussi, le tunnel. D’autre part, Luminiţa est un diminutif, tout comme Mioriţa (la «petite brebis», de la ballade emblématique des Roumains).

21 En fait, comme nous avons déjà vu, le «miracle» est vite élucidé: un fil électrique tombé par terre les avait fait sortir tous à la surface.


8.5. The Urbanity of the World and the Dividing of Cities

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For quotation purposes:
Roxana-Magdalena Bârlea: - Le langage quotidien de la périphérie pendant l’époque de transition en Roumanie post-communiste TRANS. In:Internet-Zeitschrift für Kulturwissenschaften. No. 17/2008. WWW: http://www.inst.at/trans/17Nr/8-5/8-5_barlea17.htm

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