| TRANS: Internet-Zeitschrift für Kulturwissenschaften | 18. Nr. Juni 2011 | ||
Plenarbeiträge | Planary contributions Rabeh Sebaa (Université d’Oran, Algérie) [BIO] Email: rabehsebaa@hotmail.com Savoir, langue et création culturelle dans les sciences sociales en Algérie Konferenzdokumentation | Conference publication
L'élaboration d'un savoir interprétatif des sciences sociales présuppose un fond culturel, au sens large du terme. Un fond culturel qui contient et "régule" les codes et les relations symboliques, entre les communautés et les individus. Ces codes et ces relations symboliques, se déployant dans les espaces où se déroule la vie sociale, où s'identifient les membres de la communauté, où s'interprètent les signes, les indices, les symboles et les actes de paroles, constituent le "haut lieu" de l'exercice de l'imagination culturelle des sciences sociales, qui en devient aussi une forme et un indice de ses manifestations. Ces manifestations sociales multiples, sont à la base de l'acte de création ou d'élaboration culturelle, comme acte séquentiel, saisi d'emblée par les membres d'une même culture, ou d'une même communauté mais également et surtout par les tenants des schémas interprétatifs/explicatifs, c'est-à-dire les spécialistes des sciences sociales censés les capter et les décrypter. Les premiers signes collectifs de cet acte de création culturelle, se manifestent dans la texture d'un même langage en ce qu'il participe à la "cohésion", et donc à la symbolisation de l'acte de création lui-même, qu'il soit d'ordre linguistique ou autre. Face à un acte de création culturelle, les sciences sociales en situation de double apprentissage simultané de langue et de savoir, sont plus enclines à la recherche de la formulation qu’à l’exigence de compréhension. Le procès général d'interprétation-transformation de la société se réduit, dans ce cas, à un effort de re-formulation. Dans cette logique expressive, les sciences sociales se dessaisissent des complexités des interrogations socioculturelles. Plus préoccupées par les formulations et le maintien de l'équilibre expressionnel que par la compréhension et l'interprétation des déséquilibres sociaux. De sorte que se maintiennent inentamées les questionnements et les interrogations fondamentales pour les sciences sociales, dans un pays en pleine recomposition de ses certitudes, telles que: Comment faire face à la crise généralisée d'Autorité? Comment interpréter la déliquescence du corps social ? Comment et avec quels moyens lire une ou des communauté(s) culturelle(s) en plein désarroi, en pleine détresse d'identité et d'existentialité ? Et surtout comment et dans quel langage exprimer ces interrogations et ces inquiétudes ?... De toutes ces interrogations, et bien d'autres, les sciences sociales en Algérie ne se sont pas (encore) emparées. Et c'est encore une fois, l’Institutionnel qui se charge de les juguler, c'est-à-dire éviter soigneusement de les poser, sauf à sa manière et en fonction de ses intérêts. Partant de cette constatation nous proposions, il y a quelques années déjà(1), que les démarches qui doivent présider à la connaissance et à la compréhension de la réalité sociale et culturelle algérienne, et partant du Maghreb, doivent aussi traduire la volonté de chercher en elle, les moyens permettant de remettre en question les modalités conventionnelles mêmes, qui guident cette connaissance et cette compréhension. Nous considérions alors que les sciences sociales en Algérie et dans les autres pays du Maghreb, étaient tenues d'assumer un triple rapport de réflexivité:
Le problème qu'a fait surgir le procès de substituabilité linguistique dans le champ des sciences sociales en particulier et la question des langues en Algérie de façon générale, ont très largement contribué à empêcher les sciences sociales à entamer et à assumer cette réflexivité. La question de l’unicité linguistique continue d'ailleurs, jusqu'à présent, de relever, y compris dans l'imaginaire des premiers concernés eux-mêmes, c'est-à-dire les spécialistes des sciences sociales, et partant les universitaires dans leur ensemble, plus du domaine du politique que du scientifique ou du culturel. La confusion durable entre l'Institutionnel et l'Académique, les met jusqu'à présent, en situation d'attente chronique de nouvelles mesures et de nouvelles décisions en matière de substituabilité linguistique. C'est ainsi, que chaque rentrée universitaire, connaît son lot de "mesures", sous forme de décrets, de circulaires, ou de notes, introduisant de nouvelles dispositions dans telle filière ou dans telle discipline. Il est plus question des difficultés technico-administratives de la substituabilité linguistique, voire des difficultés d'application des textes relatifs à la substituabilité linguistique de l'université, que de questions d’épistémologie linguistique afférente à la langue de substitution et encore moins, à sa stature scientifique dans l'enseignement de disciplines universitaires permettant l'acquisition de connaissances dans des conditions pouvant permettre son développement culturel, au sens large du terme. La langue est censée contribuer à développer la savoir et la culture, mais ne fait pas elle-même l’objet d’étude de connaissance et de culture. Elle se réduit, dans la conception même de la substituabilité linguistique officielle à un instrument, devant permettre de désigner ou de nommer les choses sans se poser de questions sur le sens et la pertinence de ces mots eux-mêmes, de leurs contenus tant sémantiques que culturels. L'un des résultats décisifs conjugué, ou commun, de la linguistique moderne et de l'épistémologie génétique est, incontestablement, d'avoir montré ou établi, chacune à sa manière, que les mots ne servent pas seulement à nommer ou à désigner mais ils sont le résultat d'un processus de cognition qui lui-même a pour fin la cognition. Dans l'optique piagétienne, le terme cognitif semble recouvrir l'ensemble des activités d'élaboration de la connaissance et de ses fondements culturels. Dans ce cadre, le comportement langagier doit donc, au même titre que les comportements perceptifs ou mnémoniques, être considéré comme une activité cognitive. De ce point de vue, les disciplines universitaires en situation de double apprentissage simultané de langue et de savoir doivent être soumises à un examen, voire un contrôle de cognition et de contenus culturels dans leur variabilité. La question que pose l'épistémologie piagétienne à propos de l'individu, et qui est celle du rôle du langage dans l'élaboration et le fonctionnement du système cognitif du sujet, peut être parfaitement posée pour toute discipline en situation de substituabilité linguistique et donc de contrainte d'usage linguistique. De façon générale, il s'agit de se demander si le langage joue un rôle important dans le fonctionnement du "système cognitif" des sciences sociales et dans leurs rapports aux cultures environnantes? La question est, immanquablement, de savoir quel est le statut d'un paradigme linguistique dans le langage des sciences sociales? Et quel est le statut de sa pertinence en situation de double apprentissage simultané de langue et de savoir, comme c'est le cas pour ces disciplines en Algérie ? Tout langage sociologique acquiert dans la pratique des chercheurs, "un caractère normatif, ses schèmes d'explication, son vocabulaire, ses recettes techniques prennent un ascendant sur la façon d'aborder les problèmes de recherche et de décider des modes de solutions possibles", nous dit Jürgen Habermas(2). Cet ascendant n'est pas seulement d'ordre logique ou psychologique, il est également d'ordre sociologique et culturel, dans la mesure où un paradigme devient le cadre de référence obligé pour l'évaluation intellectuelle de la "pertinence" sociale des recherches. Qu'en est-il du cadre de référence obligé pour l'évaluation intellectuelle et la pertinence sociale de la recherche, pour une discipline en situation de double apprentissage simultané de langue et de savoir ? C'est précisément à ce niveau de questionnement, que surgit le problème de la substituabilité linguistique dans ces paradigmes. D'abord les langages sociologiques sont laissés en l'état, dans la situation de double apprentissage. Leur reconduction à des fins d'enseignement dispense de leur interrogation. Leur confrontation à d'autres faits, à d'autres théories, devient conjoncturelle ou secondaire. Leur "falsifiabilité" selon la démarche proposée par Karl POPPER, cède la place à leur applicabilité, qui se confond, à son tour, avec leur "substituabilité". C'est ainsi, par exemple, que des pans fondamentaux du langage et du savoir des sciences sociales, tels que positivisme, traduit par Wadd’iya, fonctionnalisme, rendu par Wadhiffiya, ou structuralisme, dont l'équivalent admis est Binyaouiyya, ne recouvrent pas tout à fait les mêmes réalités linguistiques et culturelles, mais ne font, non plus, l’objet de déconstruction lors de leur transfert d'une aire sémantique à une autre, et donc de leur acclimatation à une culture scientifique à un moment donné. Il s'agit ici, précisément, d'un point critique de la substituabilité, dans la mesure où les spécialistes des sciences sociales sont des sujets parlants, c'est-à-dire producteurs d'énoncés significatifs, qui définissent les situations sociales qu'ils vivent et au sein desquelles ils communiquent. L'ensemble des expressions utilisées ou "formées", constitue le monde social représenté par la « texture des rapports sociaux ». Comprendre la texture sociale et culturelle c'est « décrire les énoncés formés par les individus en situation communicative, au moyen de mécanismes linguistiques générateurs »(3). L'un des résultats importants auxquels est parvenu Noam Chomsky, c'est d'avoir montré la relation entre le niveau manifeste (les énoncés) et les dispositifs grammaticaux latents, (la capacité innée de former des énoncés corrects). Il a particulièrement insisté, comme on le sait, sur la compétence énonciative ou formulative. La compétence entendue, ici, au sens de pertinence qui spécifie ou caractérise le rapport entre parole et pensée comme activité cognitive mais également culturelle. La "performance" discursive, la capacité de la parole à formuler, se fonde sur la "compétence" linguistique des locuteurs, individu ou discipline. C'est pour cela que la notion de compétence linguistique, est au cœur des problèmes de la substituabilité linguistique du langage des sciences sociales et partant de toutes les disciplines universitaires en situation d'apprentissage simultané de langue et de savoir. Instrumentalisée à l'extrême la compétence linguistique est réduite à l'acquisition du langage approprié ou considéré comme tel. Et c'est ainsi que la substituabilité linguistique de l'université elle-même, se fonde sur une conception instrumentale des procès acquisitionnels: non seulement la compétence linguistique est proportionnelle au degré d'acquisition du langage par les individus, mais la performance discursive des disciplines elles-mêmes, est soumise au degré de maîtrise de ce même langage par les enseignants de ces disciplines. Comme si la compétence linguistique et la performance scientifique d'une discipline universitaire, pouvait se déduire ou se réduire à une addition de "compétences" individuelles. Le problème de la compétence linguistique et donc de la performance scientifique, dans les champs des sciences sociales, et d'une manière générale de l'ensemble des disciplines universitaires en situation de double apprentissage, sont escamotés par les problèmes ou les difficultés relatives aux formes et aux niveaux d'usage de la langue dans l'enseignement de ces disciplines. Les premières, et sans doute provisoires, observations à tirer de ces développements sont:
En d’autres termes elles sont plus préoccupées par les moyens d'exprimer ce social que de le comprendre, de nommer les faits sociaux au lieu de les questionner.
D'où le souci "d'unification" des notions et des concepts, qui est symptomatique de la problématicité de cette pluralité fragmentaire dans l'usage. Volonté d'unification qui n'est pas le propre des sciences sociales, ou des autres disciplines universitaires en situation de double apprentissage en Algérie, mais se manifeste dans la quasi-totalité des universités maghrébines, voire arabes. Ce qu'indique, confusément, cette volonté "d'unifier" les notions et les concepts, c'est bien le problème des contenus cognitifs et culturels du langage qui fournit dans chaque société une diversité de lectures possibles, en relation avec la culture de la langue et les habitudes de son usage. La culture de la langue arabe, variant elle-même d'une société arabe à une autre. De nombreuses recherches en sciences sociales, ont montré les rapports multiformes et multi complexes entre savoir, langage et culture, et surtout comment ils se nourrissent mutuellement et continuellement, dans un mouvement de constants renouvellements. C'est pour cela, que le mouvement naturel pour des disciplines comme les sciences sociales, n'est pas d'unifier les concepts ou des notions données une fois pour toutes dans des aires géographiques ou sémantiques voisines, mais de les repenser en vue de les re-créer. La nécessité de créer ou de re-créer des concepts ou des notions, même à vocation strictement scientifique ou "technique", c'est-à-dire réservés à un usage restreint par une population restreinte, en l'occurrence les sciences sociales est un acte hautement culturel.
C'est dans cette double distanciation, nous semble-t-il ; distanciation par rapport à la matière socioculturelle et distanciation par rapport au processus originel de formation de leurs instruments de cognition, que se situe le déficit de compréhension, caractéristique des sciences sociales dans nos pays.
Support bibliographique général (Non exhaustif):
1 R.Sebaa: Les sciences sociales entre la psalmodie et le questionnement, Algérie-Actualité, Alger, Janvier 1984
2 Jürgen Habermas: Logique des sciences sociales et autres essais traduit par Rainer Rochlitz, coll. Philosophie d’aujourd’hui, Editions PUF, Paris
3 Chomsky Noam: "Structures syntaxiques". Ed Seuil Coll. Points , Sciences humaines, Paris , 147 p
4 Piaget Jean: "Logique et connaissance scientifique". Collection de La Pléiade- Gallimard, Paris, 1345 p
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| For quotation purposes: Rabeh Sebaa: Savoir, langue et création culturelle dans les sciences sociales en Algérie– In: TRANS. Internet-Zeitschrift für Kulturwissenschaften. No. 18/2011. WWW: http://www.inst.at/trans/18Nr/plenum/sebaa18.htm |
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